La légende du Juif Errant, prototype idéologique de l'immigré porteur de maladie

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De toutes les légendes populaires, celle du Juif Errant est sans nul doute une des plus universellement répandues. La mystérieuse figure du Marcheur Éternel a toujours séduit les imaginaires : les romanciers, les poètes, les érudits ou les peintres ont étudié, commenté et reproduit sous différentes formes ses traits immuables. C’est Grégoire de Tours[1] qui, le premier nous fait connaître la légende. Mais c’est à Mathieu Pâris[2], bénédictin anglais qui vivait au temps de Henri III qu’on doit le premier récit détaillé : Cartophilus (ou Cartaphilus) portier du prétoire de Ponce Pilate, frappa Jésus Christ d’un coup de poing au moment où celui-ci franchissait le seuil de la porte et lui dit : “Marche ! Jésus, vas donc plus vite. Pourquoi t’arrêtes-tu ?” Jésus se retournant lui répondit : “Je vais. Mais toi, tu attendras ma seconde venue : tu marcheras sans cesse”. Et Cartophilus se mit en route pour ne plus jamais s’arrêter.

Ne morra pas voirement
Jusqu’au jour del jugement[3].

Plus près de nous, le Juif Errant a séduit encore bien des romanciers. Goethe, Béranger, et surtout Eugène Sue[4] qui présente en 1844-45, la version qui nous intéresse : Précédé par le choléra, le juif légendaire passe son chemin contaminant ses pas du mal dont il porte le fardeau. Il va, chargé de maléfice et de mort. Eugène Sue montre l’Éternel Maudit, sur les “hauteurs” de Montmartre, conjurer Dieu de le délivrer du fléau invisible qu’il sème sur ses traces, la peste, dont l’épidémie de choléra de 1834 a fait revivre la hantise. Le juif est contaminé par le Mal, et il répand l’épidémie sur son passage.

Cette légende semble avoir eu un écho notable à la fin du XIXème siècle. Champfleury rapporte en 1869 : “Entre toutes les légendes qui se sont ancrées dans l’esprit du peuple, celle du Juif Errant est certainement la plus tenace” [5], surtout dans la culture des classes moyennes et d’une certaine élite. Élite scientifique notamment, qui va très vite tenter de tirer le mythe hors de son assise fantasmagorique.

  • L’apport théorique du professeur Charcot : l’élaboration d’une pathologie de la migration.

Une étape essentielle est franchie à la suite d’événements historiques précis. La virulence des pogroms russes de 1881, amène sur la route de l’exil un nombre impressionnant de juifs est-européens vers la France. Ce qui suscite des réactions de panique de la part de la presse nationale qui titre de façon alarmiste : “l’invasion juive de Paris”. Cet arrivage désordonné propulse dans les centres villes bon nombre de juifs sans abris, vivant dans la promiscuité ou le vagabondage. On commence dés lors à associer cet état d’errance à la vieille légende du Juif Errant, au point de considérer que c’est dans la nature du juif que d’errer sans cesse.
On doit au professeur Charcot et notamment à ses célèbres “leçons du mardi”, la première conception théorique de la pathologie du Juif Errant. Le médecin imagine que les juifs souffrent d’un stress spécifique hérité au cours des siècles, résultant probablement des exclusions successives dont ils furent l’objet. D’autres après lui, identifient une pathologie liée au déracinement du voyage : En 1893, le docteur Henry Meige, l’élève de Charcot, entreprend de poursuivre l’étude médicale. Il tente d’asseoir la passerelle entre le mythe et le terrain médical : “Presque toutes les légendes tirent leur origine d’observations populaires portant sur des faits matériels”; c’est cette observation qui lui fait penser que le Juif Errant pourrait bien n’être qu’une “sorte de prototype des israélites névropathes pérégrinant de par le monde”[6]. Ayant eu l’occasion d’observer des juifs neurasthéniques ou vagabonds, il consacre à leurs cas sa thèse de doctorat et il aboutit à la conclusion suivante : “Le Juif Errant existe donc aujourd’hui; il existe sous la forme qu’il avait prise aux siècles passés… Carthaphilus, Ahasvérus, Isaac Laquedem relèvent de la pathologie nerveuse au même titre que les maladies dont nous venons de retracer l’histoire”[7].

  • L’instrumentalisation du Juif errant par les milieux antisémites et nationalistes.

C’est donc au professeur Charcot que l’on doit l’idée que le juif est atteint d’un trouble mentale lié à sa migration. Cet apport théorique est important car il permettra à terme de se détacher du juif, en transposant ce trouble psycologique à tout migrant. En somme, ne pas avoir d’assise nationale peut entrainer des pathologies et pour être bien portant, il est conseillé d’être nationaliste et patriote. La récupération idéologique n’est pas loin… 
À la “névrose juive” liée à l’errance dont Charcot parle, répond cette “implacable maladie juive” liée au cosmopolitisme d’un Édouard Drumont. 
Les campagnes antisémites du début du siècle sont particulièrement flagrantes. Provenant presque systématiquement des milieux ultra-nationalistes, ces dernières proposent toujours le même schéma de pensée : En 1910, le quotidien antisémite La Liberté accuse la communauté juive immigrée de Paris d’être à l’origine de la propagation d’une épidémie de conjonctivite et de constituer un véritable “fléau social” (ce qui n’est pas historiquement fondé). Une deuxième campagne sur le même thème est initiée en 1920 par quelques sénateurs anciens anti-dreyfusards accusant cette fois-ci les juifs immigrants d’apporter “toutes sortes de maladies, notamment la lèpre, et surtout le mal n° 9 [la peste] “[8].
Louis Dausset, l’un des sénateurs de cette affaire, après avoir évoqué les dangers épidémiques que représentent les immigrés juifs à Paris, avance que ces derniers sont également “porteurs du poison révolutionnaire”[9]. Propos qu’on retrouve en novembre de la même année, dans Le Petit Bleu : “Ces indésirables [les juifs migrants] n’essaiment pas que des microbes mais répandent dans le bas peuple avec lequel ils prennent contact, les doctrines du bolchévisme défaitiste”[10]. Gaudin de Vilaine, un autre sénateur, fait une synthèse économique de ce que sont les juifs immigrés en 1920 à Paris : des “microbes anarchiques”[11].

  • De la psychopathologie à l’hygiène 
des migrants.

Avec le temps, le facteur antisémite du discours va doucement s’effacer pour laisser la place à d’autres bouc-émissaires. Le propos va pouvoir ainsi muter en préservant sa structure interne. Si ne pas avoir de patrie peut être une maladie, il n’y a pas de raison que seuls les juifs soient atteints (même s’ils en sont une expression topique). Tout immigré a, par conséquent, une propention naturelle à ce type de pathologie, à cette maladie de la nation.
Cet a-priori du migrant porteur de maladie vient pervertir les discours sur l’immigration sans qu’on puisse toujours savoir clairement ce qui du fantasme ou de la réalité médicale l’emporte. 
Quand la Fédération des Académies de médecines fait adopter le 8 et 9 novembre 1996 à Bruxelles, une motion enjoignant les membres de l’Union Européenne à se méfier “des risques que présente l’immigration, en particulier l’immigration clandestine en propageant certaines maladies … dont la fréquence devient menaçantes“, doit-on y lire un danger réel? Lorsque le 13 avril 1997 l’Hérald Tribune titre: “Europe faces disease invasion from East“, doit-on véritablement s’inquiéter ?
Cette légende populaire plus que millénaire a trouvé son chemin jusqu’à nous. Comme tout mythe idéologisé, le Juif Errant fait mouche dans les esprits, en réactivant des schémas ancestraux où le juif – métonymie de l’autre – devient l’agent de diffusion d’un mal anti-national qu’on ne peut circonscrire. Jean-Marie Le Pen en est un véhicule révélateur. En utilisant le néologisme “Sidaïque” – contraction de sida et judaïque – il n’est qu’une courroie de transmission de cette vieille légende du Juif Errant porteurs d’épidémies.
Tristan Mendès France.
Revue Passages 
9-4-98

[1] Grégoie de Tours, Epistola ad Sulpilium Bituriensem, trad. de l’abbé Marolles, II, 712, p. 148. 
[2] Matthoei Pâris, Historia Major, in fol. édit. Will Wats., p. 352, Londini, 1640. 
[3] Chronique rimée de Ph. Mouskes, ed. Reiffemberg, p. 491. 
[4] Eugène Sue, Le Juif Errant, Laffont, Paris, 1990. 
[5] In Léon Poliakov, Histoire de l’antisémitisme, p. 368. 
[6] Henry Meige, Etude sur certains névrophates voyageurs. Le Juif Errant à la Salpêtrière, Paris, 1893, p. 8-9. 
[7] Ibid, p.61. 
[8] Journal Officiel du 2 décembre 1920 [p. 1537 et s.]. 
[9] Ibid. 
[10] Le Petit Bleu, 3 novembre 1920. 
[11] Journal Officiel du 2 décembre 1920 [p. 1537 et s.].

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